Sélectionner une page

Une journée de rêve pour une boucle grandiose et marquante

Date : 28/09/2019
Distance totale : 60 km
Dénivelé positif : 4200 m
Temps : 15h30
Conditions et commentaires : beau, quelques nuages inoffensifs venant accrocher le Mont Perdu.
Difficultés : quelques passages escarpées, vires aériennes selon rapport au vide.

Accès voiture

Accès voiture : un des parkings (payants) de Gavarnie.

Tracé GPS

Le tracé GPS est consultable ici : https://tracedetrail.fr/fr/trace/trace/98817

- Tracé obtenu grâce à une montre GPS portée pendant la sortie mais susceptible d'avoir été corrigé a posteriori (bug, imprécision, arrêt involontaire, problème de batterie...).
- Les fonds de carte IGN (France) et Iberpix (Espagne et Andorre) sont disponibles en se connectant. Comment se connecter, sélectionner les fonds de carte et autres informations sur le module cartographique : Utiliser la cartographie
- Le dénivelé et la distance indiqués sur tracedetrail sont générés automatiquement en important la trace. Ces informations sont susceptibles de varier par rapport à celles présentes sur les récapitulatifs, qui ont été obtenues à l'aide d'un autre outil. Preuve en est que le dénivelé et la distance sont toujours à considérer à titre indicatif.

 

J-384 – Dernière descente du Pass’Aran dans la nuit pluvieuse du Couserans. Sous la capuche, plusieurs questions : 1) en échange de quoi pourrais-je accepter d’enchaîner le même itinéraire une fois de retour au parking ? 2) Qui va être le premier à la douche ? 3) Que va-t-on manger demain midi ? 4) Et si on croisait l’ours ? 5) Mais surtout, quel itinéraire prévoir pour l’année prochaine ?
J-384 – Après 1 seconde de réflexion : le tour du Mont Perdu.
J-60 – Il s’agit de tracer l’itinéraire en visant une soixantaine de kilomètres de Gavarnie à Gavarnie. Malheureusement, il faut faire des compromis tant le massif regorge de richesses mais ce sera un prétexte pour y retourner. Nous prévoyons la boucle pour le week-end du 21/22 septembre afin qu’il y ait suffisamment d’écart avec la PICaPICA.
J-10 – L’automne fait une première offensive dans les Pyrénées et une partie de la chaîne a été saupoudrée. C’est assez fréquent en septembre et l’ensoleillement des jours suivants va permettre une fonte rapide.
J-6 – Même si ça n’y changera rien, il y a probablement une odeur de surchauffe dans la salle des serveurs de Météo France tant j’actualise les pages du week-end.
J-3 – Les prévisions sont trop pessimistes : humidité et vent sur le secteur frontalier. Je concède un Picou dans le brouillard mais le tour du Mont Perdu, ce serait du gâchis. Nous reportons à la semaine suivante.
Jour J – Je suis à Pau sous le soleil mais la webcam du refuge de Goriz, situé sous le Mont Perdu, confirme qu’il ne fait vraiment pas beau là-haut. Triste mais pas de regret.
J+7 – Arrivée à Pierrefitte-Nestalas pour passer la nuit. Repas, derniers préparatifs, les affaires sont enfin prêtes. Demain, le soleil devrait briller en montagne !

Le lendemain matin à 4h30, le ciel est étoilé et le soleil sera au rendez-vous. Au sortir du couloir de Tuquerouye, ses premiers rayons viendront lécher la face nord crevassée du Mont Perdu et réchauffer le lac Glacé quelques dizaines de mètres sous nos pieds. Ils iriseront les embruns des cascades successives du Marboré. Puis, plus haut dans le ciel, il soulignera clochetons, contreforts et sinuosités des remparts de Pineta. Il écrasera ensuite les canyons d’Anisclo et d’Ordesa, nous assèchera la gorge dans la zone lunaire après le refuge de Goriz puis nous laissera tranquille à l’abri sur les vires vertigineuses des murailles d’Ordesa. Au pic Mondarruego, il illuminera l’envers du cirque et nous réconfortera de la fraîche brise automnale. Enfin, lorsque le voyage se terminera dans le lourd silence de l’amphithéâtre de Gavarnie, seulement dérangé par le fracas de la grande cascade et les cris des choucas, l’ombre grignotera les miradors du cirque puis finira par nous engloutir aussi. En une journée, 2 jours, 4 jours ou une semaine, peu importe, allez faire le tour du Mont Perdu, courez-y, foncez-y… Il y aurait tant à dire, voici donc l’histoire condensée de 4 andouilles sur les vires (référence pour amateurs de charcuterie) du Mont Perdu.

Nous parcourons la rue principale de Gavarnie, village étrange où la vie ne semble reposer que sur le cirque. Rapidement, les échoppes cessent puis la bifurcation vers le refuge des Espuguettes est bien indiquée. Les lacets accidentés montent efficacement jusqu’à la sortie de la forêt. Ces moments dans la nuit noire où chacun est dans sa bulle sont l’occasion de méditer et d’évaluer les premières sensations qui semblent bonnes pour tout le monde. Le refuge (2027 m) est idéalement placé sur un promontoire : après avoir éteint les frontales, les yeux s’accoutument pendant quelques secondes à l’obscurité et nous pouvons deviner au loin l’encoche de la Brèche de Roland. Eclairée par la voie lactée dans l’axe de Vignemale, la mer de nuages s’arrête aux portes de Gavarnie. L’excellent chemin se poursuit jusqu’à la Hourquette d’Alans (2430 m) où nous basculons dans le cirque d’Estaubé après 1000 m de D+. On se sent petit sous les parois du pic Rouge de Pailla contre lesquelles résonnent le bruit des éboulis dérangés lors de notre passage. Après une partie de transition, nous arrivons au pied de la célèbre brèche de Tuquerouye défendue par un raide couloir tardivement enneigé. En fin de saison, une trace serpente dans la pierraille instable où il est préférable de rester groupés pour éviter de s’envoyer des pierres.

Construit en 1890 dans la brèche, le refuge de Tuquerouye n’est pas gardé mais appartient au Club Alpin. Sa situation est exceptionnelle puisque comme au Port de Vénasque, l’arrivée à la brèche de Tuquerouye (2665 m) est une des plus belles surprises et l’une des plus majestueuses vues des Pyrénées. Quelques mètres sous la brèche, je devine la couleur ocre des sommets commençant à apparaître en haut de mon champ de vision. J’ai beau connaître la vue, je m’amuse à ne regarder que mes pieds pour mieux savourer le spectacle une fois l’effort terminé. Sur la plateforme du refuge, il est enfin temps de lever lentement le regard : se déroulent le bleu profond du lac Glacé, les moraines, le glacier dépouillé et la cime du Mont Perdu tout juste éclairée. Juste à côté, le Cylindre du Marboré n’est pas en reste non plus. Ce moment justifie à lui seul le choix de faire la boucle dans ce sens et il faut s’arracher à ce spectacle pour descendre jusqu’aux rives du lac Glacé.

Nous le longeons jusqu’à son extrémité tandis que le soleil sort de sa cachette derrière la Munia et inonde la vallée de Pineta. Il est temps de dire au revoir à cette face nord pour partir découvrir le Mont Perdu sous d’autres profils. En courant, nous descendons un magnifique sentier en lacets et dérangeons quelques isards peu farouches. Au-dessus de nos têtes, nous apercevons l’enchaînement des cascades du Marboré éclairées des derniers tons chauds matinaux. La Faja de Tormosa est une discrète vire dont le cheminement astucieux, parfois improbable, traverse les remparts complexes de Pineta pour rejoindre la voie normale du col d’Anisclo, évitant ainsi de descendre jusqu’en bas de la vallée. Suspendus sur l’étroit chemin, nous rejoignons vite le GR11 et attaquons la sévère montée vers le col (2460 m) : 500 mètres de dénivelé, 1,5 km. En conservant une allure calme et régulière, 40 minutes suffisent pour arriver à ce point de passage mythique du GR11. Deux possibilités s’offrent à nous pour rejoindre le refuge de Goriz : descendre dans le canyon d’Anisclo par le GR11 ou bien suivre la variante qui passe la Faja de las Olas, une nouvelle vire dans les contreforts de la Punta de las Olas, un 3000 peu connu du massif. Plus directe et plus confidentielle, la seconde option s’impose naturellement.

Même si l’itinéraire est balisé, on se demande jusqu’au dernier moment quel sera le passage. Une désescalade équipée nous dépose sur une large plateforme quasiment horizontale qui enroule les versants Est et Sud au-dessus des falaises. Au détour d’un promontoire (2800 m environ), c’est une nouvelle claque : du col d’Anisclo où nous étions juste avant, jusqu’à ce qu’elle s’évanouisse des kilomètres plus loin, la faille du canyon d’Anisclo est visible dans son intégralité. Tandis que la vire se fond dans le versant sud de la Punta de las Olas, nous quittons progressivement la verticalité pour parcourir de voluptueux reliefs jusqu’au refuge de Goriz (2150 m). Nous courons un peu afin de tenir l’horaire et de nous dégager du temps pour une pause méritée au refuge. Pique-nique, ravitaillement en eau (assez rare sur le parcours), provisions, point sur la suite du programme, nous sommes à la moitié de l’itinéraire et c’est le moment de récupérer même si tout le monde se porte très bien.

Si l’arrivée à Goriz était plutôt herbeuse et un paradis pour les marmottes, la partie suivante est beaucoup plus aride. Géologiquement, le secteur est très tourmenté : de larges plateaux aux pieds de dômes étonnants lacérés par des strates régulières, le Taillon aux couleurs évoquant plutôt un Malabar bi-goût qu’une montagne et les pentes chaotiques menant à la brèche de Roland. Cette dernière, porte de retour vers Gavarnie, est d’ailleurs toute proche mais nous partons dans la direction opposée : Faja de las Flores, depuis le temps que j’entends parler de toi, nous voici ! Après un nouveau plateau intrigant, l’entrée de la vire est défendue par une zone de lapiaz. Je présume que nous n’avons pas pris l’itinéraire le plus stratégique mais naviguer entre ces failles, trous et dolines fut proche d’être démoralisant. Heureusement, la récompense ne tarde pas à arriver avec le Morrón de Tobacor, mastodonte du canyon d’Ordesa qui se dévoile de haut en bas à l’entrée de la vire. J’ignore si le responsable est ce même Roland qui, selon la légende, forma la brèche d’un coup d’épée mais tel un coup précis de couteau dans ces parois vertigineuses, la vire des fleurs file quasiment à plat pendant 3,5 km : un p****n de chemin dans un p****n de décor. Magique. A certains endroits, la glissade est interdite surtout que le wingsuit est resté au placard et ce n’est certainement pas mon coupe-vent trop grand qui fera l’affaire.

La vire finit par mourir sur le plateau d’Aguas Tuertas que nous traversons pour monter au pic Mondarruego. La montée de 450 m de D+ est directe et bien lisible : d’abord dans le gispet raide pour rejoindre un collet puis une crête facile jusqu’au sommet (2847 m) où nous profitons d’un immense panorama dont les stars sont les massifs du Mont Perdu, du Vignemale et de la Tendenera. J’ai bien souffert sur les 200 derniers mètres de dénivelé avec le cardio affolé et la respiration impossible à calmer. Pour rejoindre le port de Boucharo, nous empruntons d’abord la Faja de Escuzana, une vire descendante sauvage qui serpente dans le versant ouest du massif. Après être passés au pied d’une combe originale (ocre d’un côté et grise de l’autre), nous arrivons à un col dont la descente demande de l’attention et une bonne lecture du terrain. Alors que le soleil est désormais dans notre dos, le sentier est à nouveau très roulant jusqu’au port de Boucharo.

Sur le chemin du refuge des Sarradets, nous croisons beaucoup de randonneurs qui en terminent. C’est la fin d’après-midi et certains doivent peut-être s’offusquer de l’heure à laquelle partent les traileurs. Et bien 4h30 du matin Môôôôssieur ! Lorsque la pente devient plus prononcée, le cardio s’affole à nouveau et je ralentis donc le rythme pour marcher tranquillement. Comme tous ses confrères, le glacier du Taillon fait vraiment grise mine, mais comme un vrai glacier il continue à craquer. L’arrivée au col des Sarradets (2589 m) est toujours un enchantement mais ternie actuellement par les travaux du refuge (2587 m) qui n’en finissent pas (retardés en plus par une coulée en février 2019) et qui semblent presque à l’abandon quand on observe les parements rouillés de l’extension. Plus bas, quelques groupes s’apprêtent à bivouaquer sur les nombreuses plateformes aménagées à cet effet. Je serais bien resté avec eux mais il faut terminer le voyage par ce grand plongeon dans le cirque que j’attendais depuis longtemps. L’échelle des Sarradets est le nom donné à ce chemin qui dégringole jusqu’au pied de la Grande Cascade nécessitant de poser les mains dans sa partie la plus abrupte. Nous apercevons un nième groupe d’isards puis rejoignons tranquillement le gave de Gavarnie et l’Hostellerie du Cirque. Nous courons les 3 derniers kilomètres de piste qui nous ramènent au village où quelques restaurants sont ouverts mettant l’eau à la bouche. Encore un retour que j’apprécie tant, sans artifice.

Je clos ce récit comme on boucle ses valises à la fin des vacances : nostalgique avec l’impression que tout s’est passé en un clin d’oeil mais sans regret car je n’aurais pas pu ouvrir les yeux davantage. Place à de nouveaux projets mais il est certain qu’il faudra revenir dans le secteur pour une autre boucle du genre. Merci à Lucille, Nico et Julien, nous avons fait une belle équipe à la hauteur des paysages que nous avons traversés. Mathieu, François, vraiment dommage que la météo en ait décidé autrement le week-end précédent, il y en aura d’autres. Je n’ai pas beaucoup évoqué les états physiques de chacun puisque tout s’est passé comme sur des roulettes. En rangeant mon sac, j’ai réalisé que j’avais finalement très peu mangé ce qui explique sans doute cette sensation de suffocation sur les dernières montées alors que tout allait très bien en descente.
Pour ceux m’ayant demandé, j’écris systématiquement un compte-rendu de mes sorties en montagne que ce soit au Cagire ou autour du Mont Perdu et je partage avec plaisir ceux retraçant les longs périples. Et pour les curieux, les réponses aux questions du début : 1) Une (très) grosse somme 2) C’était moi ! Mais il y avait plusieurs salles de bain 3) Nous avions fait une razzia dans une boucherie de Saint Girons : pommes dauphine et viande rouge 4) L’ours, pas encore pour cette fois…

PS : le Mont Valier reste le plus beau.